Notre pays s’est très souvent posé en donneur de leçons en matière de libertés et notamment la liberté d’expression. Mais avec le pouvoir en place, celle-ci est sérieusement mise à mal.
Après les nombreux procès pour « atteinte » à l’image présidentielle, les mutations de préfet pour cause de manifestation trop visible à l’encontre du chef de l’état, ou bien la suggestion d’un devoir de réserve à l’encontre d’une écrivaine prix littéraire, ce gouvernement porte une nouvelle fois atteinte à la liberté d’expression.
Et ce n’est pas une personne lambda qui en est victime mais le Président du département des Humanités et Sciences sociales de l’École Polytechnique, Titulaire du poste «Entreprises et sciences sociales », ancien élève de l’ENS Cachan, agrégé d’économie, Docteur en Histoire de l’EHESS et Professeur agrégé de Sciences de Gestion.
Et ce professeur agrégé a été rayé de la liste des experts de l’Education nationale sur ordre du cabinet de Luc Chatel, ancien expert en marketing chez l’Oréal et actuel ministre de l’Education nationale.
Mais quel effroyable faute a bien pu commettre ce professeur, Eric Godelier ? Tout simplement avoir signé la pétition contre la suppression des cours d’histoire-géographie en terminale S…
Il raconte lui-même la suite.
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Quoi de plus normal a priori pour un chercheur et un universitaire que de contribuer au débat pédagogique et démocratique dès lors que celui-ci relève de sa discipline. Il faut croire qu’une nouvelle conception de la liberté d’expression commence à s’instituer dans la France d’aujourd’hui. Elle ne concerne plus seulement les écrivains « noirs » rappelés à leur devoir de réserve, les préfets mutés pour ne pas avoir su préserver la quiétude des visites officielles victimes de l’expression de revendications syndicales. Voici une histoire qui pourrait rester amusante si elle ne s’inscrivait sur une liste assez significative pour en devenir préoccupante.
Un professeur agrégé des universités, votre serviteur, intervient depuis plusieurs années au sein de groupes d’experts pour réformer l’enseignement d’économie et de gestion dans le cycle de l’enseignement secondaire. L’organisation et le pilotage de cette démarche sont en général confiés à l’inspection générale d’économie et gestion. Par le passé, elle a abouti à la réforme du baccalauréat de sciences et technologies de gestion et à la mise en place d’un programme de management des organisations dans lequel les élèves apprennent que l’économie n’est pas seulement constituée de marché, de prix et de concurrence pure et parfaite mais aussi d’entreprises publiques et privées, d’États ou d’association qui régulent les échanges. Cette réforme a été saluée par les enseignants et les élèves, notamment pour son ouverture intellectuelle et pédagogique à d’autres doctrines que le libéralisme pur et dur. Logiquement, la démarche de réforme qui vient d’être relancée par M. Luc Chatel, Ministre de l’éducation nationale, concernant les enseignements d’économies et de gestion reprend la même procédure. Je suis donc sollicité au début du mois de décembre par l’inspection générale, qui me propose de participer à un groupe de 4 experts chargés de faire des propositions de réforme pour le mois de janvier. J’accepte de contribuer à l’évolution de la formation des lycéens conformément à ce que je considère comme une des missions des universitaires. La première réunion est fixée au lundi 14 décembre, le reste du travail devant se faire par Internet. Fin du premier acte.
En parallèle, la réforme des enseignements d’Histoire et de Géographie en Terminale S est annoncée. Elle prévoît une réduction du volume horaire à 2 heures et la possibilité pour les élèves d’un choix optionnel. Étant moi-même historien de formation et participant activement à des associations académiques d’historiens économistes ou d’entreprise, soutenant par ailleurs l’idée que l’histoire est un outil indispensable de compréhension, de décentrement et de prise de distance vis-à-vis de l’actualité et des questions de société, je signe la semaine dernière l’appel de l’association des professeurs d’Histoire et de Géographie pour refuser cette proposition du Ministère de l’éducation nationale. Le texte est publié par Marianne. Fin du deuxième acte.
Surprise. Vendredi matin 11 décembre, je reçois un coup de fil de l’inspection générale m’informant que le cabinet de Monsieur le Ministre Luc Chatel, ayant vu mon nom sur la liste des signataires, demande que je sois exclu du groupe d’experts. L’inspection générale me téléphone alors avec une gêne visible, et m’explique que le cabinet reprend en main le pilotage du groupe d’experts et a décidé de nommer directement un de mes collègues pour me remplacer. Fin du « dernier » acte...
Quelle conclusion tirer de cette décision qui apparaît visiblement comme une censure intellectuelle et politique ? La bourde d’un membre du cabinet du Ministre face au contexte délicat du débat sur la réforme de d’Histoire et de Géographie? Pourquoi pas ? Mais on peut également y voir une forme d’autoritarisme se substituer à la démocratie universitaire et à la liberté intellectuelle qui traditionnellement y prévaut. À quand les signatures anonymes... ?
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Pitoyable Luc Chatel !
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